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HOMMAGE A MAURICE GENEVOIX

 Le mercredi 11 Novembre, jour du centenaire du soldat inconnu, Maurice Genevoix, cher au cœur des Castelneuviens, entre au Panthéon.

Après avoir gravi la montagne Sainte Geneviève et en franchissant ce seuil sacré, il entraine tous ses compagnons, « Ceux de 14 »,

et repose désormais pour l’éternité parmi les Grands Hommes.

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Comme elle le fut pour lui, pour nous Castelneuviens d'aujourd'hui, la Loire est toujours une merveilleuse compagne. Au fil des jours parfois difficiles que nous vivons, elle nous inspire. Avec beaucoup de modestie, mais comme un clin d'oeil à ce grand écrivain que fut Maurice Genevoix, nous vous livrons ce texte dédié à la Loire, écrit pendant le confinement du mois de mars 2020 par des membres du Conseil d'Administration de l'ACACIA.  

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"Elle était fille de Loire…

La Loire, y’a pas une rivière qui lui arrive à la source! Ah, si vous la voyiez, ne serait-ce qu’une fois, toute lamée d’argent, jouer au miroir entre ses îles, pour le seul reflet des nuages! C’est la manière qu’elle a, elle, de s’attacher le ciel…Si vous la voyiez juste une fois ! Chez nous, la Loire elle est méandreuse comme pas une ! Femelle ! Faut la voir, tantôt lascive, tantôt frénétique, se coller, se frotter au canal, à longueur d’année, pour, finalement, ne le recevoir dans son lit que dans l’hystérie des grandes crues, quand, toute bouillonnante, elle étouffe entre ses levées et brusquement s’envoie en val, s’y étale, flirte avec les pierres des hommes. Et le vent, qu’est-ce qu’elle peut le provoquer le vent, quand il est de galerne! A contre-courant, lui, il la prend, il la remonte. Comment qu’elle creuse ses eaux alors, les soulève, les déchaîne !  Ça en fait froid dans le dos. Toute une partie de l’hiver presque ça dure. Et l’été donc, quand elle s’offre entière au soleil, se dénude, impudique, expose son lit défait où trainaille, entre deux filets d’eau argentée, l’or de ses grèves ! Ça, c’est une amante ! Non, une maîtresse ! C’est elle qui domine. C’est elle qui décide, des éléments, comme des hommes. C’est elle qui se les organise ses étés meurtriers ! Le nombre d’enfonceurs de fleuve, mais qui ne savaient même pas reconnaître, au rêve dans les yeux, le petit fils de marinier, du petit fils de vigneron, qu’elle envoya de par le fond, rien que l’été de ses quinze ans, comme ça, pour se dégager des envahisseurs ! Il faut la parcourir longuement, La Loire, dans ses avals, dans ses amonts, il faut l’aimer sans jamais ni s’offrir, ni s’imposer avant que juste elle ne vous reconnaisse. Elle, elle était fille de Loire, elle était née là, sur ce rehaut du port qu’on appelle encore la montagne. Du moins c’est ce que l’on s’était attaché à lui faire croire… Elle s’en était persuadée.

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Alors qu’elle était née dans la forêt, là où s’élèvent les grands fûts bien droits des pins qui sont devenus sa chair. C’était « La Gaillarde », premier bateau de Loire construit à Châteauneuf. Il fallait voir tous les samedis matin: le chantier de la gabarre battait son plein sous la vieille halle, avec ses hommes à l’œuvre et ses spectateurs. Certains s’affairaient autour de son squelette, pendant que d’autres forgeaient les clous. Les deux nefs de l’ancien garage à bateaux résonnaient des coups de marteaux de ces charpentiers d’une saison. Puis vint le grand jour de la levée de la proue. Pendant qu’elle supportait, stoïque, l’épreuve du feu allumé sur un lit de sable mouillé, elle endurait la torture que lui imposaient les vérins qui cambraient les planches de sa proue. Peu à peu, la coque, montée à clins, prit forme, laissant apparaître ses puissantes membrures. Son nom rend hommage à un dénommé Gaillard, taillandier à Châteauneuf et à l’origine de l’anneau d’amarrage de la Ronce, un peintre a dessiné son tableau arrière. Il a fallu façonner la piautre, pourvoir le bateau d’un grand mât et de cette grande voile carrée cousue mains. Dernières finitions sur la coque avant le baptême: les arrançoirs. Au début de l’été, après avoir reçu les éclaboussures de la bouteille de champagne éclatée sur sa coque, elle put enfin se livrer aux caresses voluptueuses des eaux de son fleuve bien aimé, emportant en son sein les noms de ses généreux parrains ! C’étaient le temps des beaux jours et de l’insouciance !

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Mais revenons à notre fleuve. Sa féminité est grande, jusqu’à perdre ses eaux pour donner naissance, après un parcours sous terre de quelques lieux, à un grand bouillon. Son fils jaillit, créant une source au creux du domaine bien nommé la Source. Ce fils n’est pas un égoïste, poursuivant sa promenade de quintettes en roues à aube, activant les moulins de sa force tranquille, reprenant son souffle à l’air libre, il flâne sous les ponts… rencontrant Saint Nicolas. Son eau limpide est agitée par de nombreux gougeons, ablettes poursuivis parfois par un brochet aux dents bien affutées, sa coulée traverse des roseaux caressés par le vent ou activés par le courant. A quelques encablures, ce fils de l’eau se décide à rejoindre sa mère, pour notre plus grand plaisir. Au lieu- dit Courpin, son lit se resserre pour mieux pénétrer le flanc de sa mère et assurer, main dans la main, ou entre deux eaux, leurs aventures communes vers la Mer, tranquillement. Tranquillement, côte à côte, la descente vers la mer se poursuit.

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Mais au fait, c’est quoi la mer demande le fils? Ne sois pas impatient, il faudra beaucoup de temps avant d’arriver. Nous allons passer sous de jolis ponts à Blois, à Tours, à Angers et puis nous ne serons pas seuls, le Cher, l’Indre, la Vienne, tous nos amis et d’autres encore viendront nous rejoindre. Et nous finirons par arriver à Saint Nazaire. Mais, dis-moi, la mer ? Eh bien, comment te dire, c’est très grand et très, très bizarre. Comment ça? D’abord, elle a un drôle de goût, notre eau est douce, mais la sienne, pouaah, elle est très salée, imbuvable, personne ne m’a expliqué pourquoi. Et puis elle ne sait pas ce qu’elle veut, toujours à bouger, gesticuler, tantôt elle avance, tantôt elle recule, on se demande si elle ne va pas disparaître. Il lui arrive même de s’endormir et quand elle se réveille, elle se met en colère .Il n’y a rien à voir, il y a des îles, mais elles sont si petites qu’on ne les distingue pas. C’est pas comme les nôtres. Qui t’a raconté tout ça ? Des         mariniers. Ils remontaient le courant sur une gabare chargée de sucre; ça pousse sur les îles, à ce qu’ils disaient, il y en a quand même des grandes, mais c’est très loin. C’est tout ce qu’ils t’ont dit ? Non, ils connaissaient plein d’histoires. Tiens ! il y en a une drôle, car ils transportaient plein de choses, du bois, du charbon, du vin et aussi des animaux. Un jour même on les a chargés d’un perroquet. C’était à Nevers, il avait été élevé dans un couvent, religieusement et parlait un langage très chrétien, un vrai dévot! Le batelier à qui il avait été confié devait le conduire chez les religieuses de Nantes. En chemin, ce brave volatile ayant bonne mémoire, a très vite appris un tout autre vocabulaire, celui des matelots et aussi des femmes légères dans les ports. Il aurait même inventé d’autres noms d’oiseaux, évidemment! Arrivé à destination, les sœurs nantaises, à l’entendre ont été épouvantées et ne voulant, ni ne pouvant le garder, le renvoyèrent à l’expéditeur. Le voyage de retour, encore plus long qu’à l’aller, fut mis à profit pour enrichir son vocable et l’on eut beaucoup de mal à lui réapprendre le latin! Tu vois, il s’en passe des choses dans notre belle vallée!

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Ah oui, de drôles de choses, de drôles d’histoires! Cette Loire, on la dit sauvage sans doute, mais pas farouche avec tous les individus qu’elle accueille en son sein: les ragondins et les castors creusent ses rives, les hirondelles trouent ses rivages, les sternes pondent sur ses grèves dorées, les canards, les cormorans et les poissons… avec eux elle partage son lit. Son favori, le saumon. Il est comme elle, sauvage, intrépide et changeant. Pourtant, il naît chez la voisine, la faute aux hommes qui lui ont barré la route vers le mont, et il batifole toute une année dans des eaux fraîches et vives. Certes la région est belle, mais le tacon rebelle rêve de nouveaux horizons, humant et  goûtant une dernière fois l’eau de sa rivière natale, entraîné par la crue printanière, il dévale vers la mer. Le torrent devient fleuve, aussi large qu’une autoroute et la Loire est maintenant maîtresse  des lieux. A peine le temps de découvrir la région, de saluer les pèlerins à la Charité, qu’il faut affronter les dangers. Que de stress pour cet ado de quinze centimètres: franchir les barrages, échapper aux centrales,  l’eau ne sera-t-elle pas trop chaude ? Eviter les oiseaux, les brochets et autres silures, des  vrais requins d’eau douce, trouver de la nourriture. Et pourtant, que la vallée est belle et attirante dans la région: la Renaissance a même semé de magnifiques châteaux sur les rives et les coteaux ! Assez musardé, la route est encore longue. Notre poisson aguerri affronte la dernière épreuve fluviale: s’acclimater à la vie dans l’eau salée car voici Nantes et bientôt ce sera l’estuaire où il pourra souffler un peu et terminer sa préparation. Après mille kilomètres d’eau douce, il gagne vaillamment le Groenland. Mais il reviendra dans un an ou deux, vers la mi-août, il le sait, histoire de refaire le chemin à contre- courant. Il sera alors un adulte vigoureux, véritable athlète de haut niveau, arborant fièrement sa robe argentée, ponctuée de taches noires. Il remontera ce courant, surmontant tous les obstacles, évitant tous les pièges, sautant dans les rapides s’il le faut car il sera poussé par un élan irrépressible: retrouver la frayère où il est né, séduire une compagne et, rouge de plaisir, perpétuer l’espèce. Comment un pareil challenge peut-il se nicher dans une petite cervelle de saumon ? Qu’adviendra-t-il de notre saumon sauvage, retentera-t-il l’aventure le printemps suivant ? S’il est prêt à relever cet ultime défi, la Loire sera là pour l’accompagner et l’encourager mais…

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Nous pouvons nous aussi tenter l’aventure, remonter, descendre la Loire, mais à vélo. Elle s’est aménagée pour le plaisir des sportifs. Pour passer régulièrement de la rive droite à la rive gauche, furent construits sur ses 1012 km: 135 ponts routiers, 25 ferroviaires, 2 ponts canal et 2 barrages. Des ponts de toutes formes: ponts de pierres, ponts buses, ponts pierre-acier, ponts suspendus, ponts à haubans, du plus petit, en Ardèche, 2 mètres de larges (2 planches), au plus grand à Saint Nazaire, 3356 mètres.

 Durant tout ce périple, on pourra observer plus de 150 îles, des îles aux noms charmants: l’île Pipy, l’île Pinette, l’île aux chevreaux, l’île Bon, l’île Jolie cœur. Nous voilà  enfin à Orléans et en pleine actualité, ce jour, un artisan nous manque. Pour les uns il s’appelle Christophe, Charles, pour d’autres Vanessa, Elodie. Sans lui, nous avons le choix de ressembler à Zidane ou au professeur Raoult ! Quant aux dames, elles prennent racines … bon, c’est tiré par les cheveux, mais bof….Je reprends mon vélo, cheveux au vent donc, mais casqué. J’en mets un coup, peut-être arriverais-je un jour à la mer pour 17 h, 17 h : m’attabler  devant une bière bien fraîche et observer, voir les saumons remonter la Loire pour frayer. Je lève mon verre, frayer et chanter: il était un petit navire qui n’avait ja, ja, jamais navigué ….

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Vous n’avez pas un seul instant, à ma grande surprise, abandonné la LoireC’est donc qu’avec raison, vous considérez la rivière  comme un pays à part entière, un pays qui vous colle au corps et au cœur ! Plus qu’un pays, une zone sud, une zone libre, partout dans les bourgades que la Loire arrose de ses eaux, elle crée comme un apartheid ! Gens du val et du port, gens plus au nord , une population opposée,   contrainte, tant bien que mal, de corder. Deux mondes ! Les culs terreux d’un côté, les chiés dans l’iau de l’autre! Près de la rivière, on a l’âme voyageuse, le verbe haut, l’esprit coquin, l’enthousiasme  prompt, on est «  franc du collier » ! à peine la rue des marchands dépassée, on est corps et âme rivé à son lopin de terre comme une chèvre à son piquet, on est taiseux, traditionnaliste, religieux. On ne s’égaie guère qu’à l’an neu, «  quand v’là la Saint Vincent qui vian »…Près de la rivière, on ne crache pas, certes, sur un certain Saint Nicolas mais, si on a le culte inné du jupon, on a beaucoup, beaucoup de réserve face à la robe et la cornette ! Et, comme on l’a entendu plus haut, quand on vous confie, ne serait-ce qu’un perroquet, on vous l’éduque sévère, à la Rabelais à défaut encore d’un Audouard, on lui enseigne au volatile que lever matin n’est point bonheur, que boire matin est meilleur, et on lui prie de rapporter aux ursulines qu’il n’y a qu’une antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse…

Vous pensez que je vous parle d’un temps que seul les plus de cent ans ne peuvent connaître ? Erreur,  âgée de soixante- quatorze ans, j’ai été encore élevée comme une fille de Loire, j’ai usé mon enfance, mes jupes courtes et mes  culottes petit bateau sur les rehauts du Chastaing, près des murs du château, sur l’herbe verte, j’ai taquiné le goujon près de la toue du père Serenne, j’ai connu mes premiers émois, reçu les premiers baisers sur les rives du fleuve, sur ses grèves, sur son sable. Je n’ai franchi la grand rue que les jours de marché , parce que c’était jour de visite à ma tante, une tante par alliance, cela va s’en dire, une fille d’un des derniers vignerons, une visite hebdomadaire là-bas, loin, rue Bonne Dame, chez les Kabyles comme disait mon père. Il admettait volontiers qu’on allât faire un petit tour chez les Grecs voire chez les teutons, mais une incursion dans la Bonne dame lui fendait l’âme, une âme qu’en vrai gars du port, il avait marine !   

Les temps changent. Le monde s’ouvre à l’image de cette nouvelle, conçue comme une œuvre purement ligérienne et castelneuvienne et qui a vu certain paragraphe confié à un étranger, un homme de la forêt, de Loury ! Quasiment la forêt d’Orléans avec laquelle, au contraire de la Sologne, nous ne sommes d’aucune parentèle ! Tout fout le camp, et c’est par des petits détails comme ça, répétés, anodins, que la mondialisation nous est tombée dessus et que La Loire ne nous retient plus…"